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Le déploiement d'une défense antimissile renforce la liberté d'action des Etats-Unis

29 décembre 2002


Test Missile IntercepteurE

n décidant de mettre sur pied une capacité antimissile initiale dès 2004, le président George W. Bush applique l'un des piliers de la nouvelle stratégie américaine : le renouvellement de la dissuasion. Le bouclier ainsi déployé rend du même coup plus probable l'utilisation d'armes nucléaires par les Etats-Unis eux-mêmes. Analyse.

Le 17 décembre dernier, le 43e président US a ordonné au Secrétaire à la Défense de mettre sur pied une capacité initiale de défense antimissile pour 2004 et 2005, en utilisant des intercepteurs terrestres et maritimes, de nouveaux missiles sol-air Patriot et des capteurs déployés sur terre, dans l'espace ou en mer. Quelques mois après avoir dénoncé le traité ABM interdisant la mise au point d'une telle défense, l'administration Bush a donc confirmé sa volonté de transformer la stratégie nationale de sécurité américaine et de renforcer ses capacités aussi bien de protection que de dissuasion. Malgré l'intention affichée de déployer des systèmes évolutifs, c'est bel et bien la décision de mettre en oeuvre le programme de défense antimissile national (National Missile Defense, NMD) qui a été prise.


«... A moyen et long terme, la problématique de la protection antimissile fera certainement partie des nouveaux équilibres à atteindre. »


Les réactions dans le monde, à l'exception notable de la Grande-Bretagne, de la Corée du Sud et du Japon, ont été sans surprise plutôt négatives. Avec la prolifération de plus en plus évidente des technologies nucléaire et missilière, toutefois, chaque gouvernement est désormais amené à s'interroger sur la nécessité d'une telle défense. Les équilibres stratégiques fondés sur la destruction mutuelle assurée ont été bouleversés par l'émergence d'Etats "voyous" et de structures non étatiques recherchant la capacité de frappe atomique ; à moyen et long terme, la problématique de la protection antimissile fera certainement partie des nouveaux équilibres à atteindre. Dans le cadre d'un théâtre régional comme le Moyen-Orient, son rôle a clairement été souligné durant la Guerre du Golfe, et la mise en service par Israël de 2 batteries d'intercepteurs antimissiles Arrow 2, ces derniers mois, en montre l'actualité.


Capacité complète entre 2010 et 2015

Contrairement à ce que nombre de commentateurs affirment souvent, le programme NMD ne trouve pas ses origines dans la Strategic Defense Initiative lancée par Ronald Reagan en 1984, même si celle-ci visait également à renouveler la dissuasion de toute frappe nucléaire intercontinentale. En fait, c'est en 1946 déjà que l'US Army Air Corps – qui allait former l'US Air Force l'année suivante – a commencé à étudier la faisabilité d'un système de défense antimissile, après la découverte en Allemagne des plans d'un missile pouvant atteindre New York. L'idée n'a d'ailleurs jamais été l'apanage des Etats-Unis, et en 1962 l'Union Soviétique disposait d'un système de défense antimissile nommé Galosh, alors même que leurs rivaux américains procédaient aux premiers tests de l'intercepteur Zeus. Mais c'est bel et bien sous l'ère Reagan que sera créée la Strategic Defense Initiative Organisation, rebaptisée Ballistic Missile Defense Organisation en 1993, qui va finalement concrétiser cette idée ancienne.

Radar XBR en construction

La mission principale du programme NMD consiste à protéger les 50 Etats américains contre une attaque limitée de missiles balistiques, qu'elle soit le fait d'un Etat "voyou" ou d'un tir accidentel. Pour ce faire, le processus de destruction comporte trois phases: la détection du lancement, le suivi du missile et l'engagement d'un intercepteur. Ce découpage ne diffère pas de ceux pratiqués dans les années 60, si l'on excepte le fait que les charges antimissiles ne seront pas elles-mêmes nucléaires. Pas moins de 11 tests ont déjà été pratiqués dans des conditions proches de l'usage véritable, et si 4 d'entre eux ont été des échecs, la technologie semble désormais suffisamment mûre pour une mise en pratique. Il faut souligner que de nombreux experts contestent ce point et prédisent un échec coûteux – sans que l'on connaisse parfaitement la part de raisonnement scientifique, de scepticisme institutionnel ou d'opposition politique dans leurs opinions respectives.


«... Le processus de destruction comporte trois phases: la détection du lancement, le suivi du missile et l'engagement d'un intercepteur. »


Si sa forme actuellement projetée demeure inchangée, le NMD sera un système de défense antimissile terrestre et non-nucléaire, utilisant des capteurs en orbite, et mis en oeuvre en trois étapes principales : une capacité initiale en 2005, destinée à défaire 5 missiles balistiques adverses et 5 ogives nucléaires avec des leurres simples ; une capacité étendue en 2007, conçue pour contrer 25 missiles balistiques et 25 ogives avec des leurres simples, ou 5 missiles et 5 ogives avec 20 leurres complexes ; et une capacité complète entre 2010-2015, afin d'affronter 50 missiles balistiques et 50 ogives nucléaires avec des leurres simples, ou 20 missiles et 20 ogives avec 100 leurres complexes.

Pour ce faire, il se composera de 5 éléments :

  • Des missiles intercepteurs basés au sol (Ground Based Interceptor, GBI) destinés à détruire les missiles en approche avant leur retour dans l'atmosphère, et se composant d'une fusée à carburant solide et d'un véhicule "tueur" à guidage infrarouge, nommé Exoatmospheric Kill Vehicle (EKV). Regroupés en principe par 20 ou 25 sur chaque site de lancement, ces intercepteurs devraient à moyen terme atteindre le nombre de 250 et être déployés pour moitié en Alaska (base aérienne d'Eielson, station aérienne de Clear, bases terrestres de Fort Greely et Fort Wainwright) et le reste au Dakota du Nord (base aérienne de Grand Forks) et en Californie (base aérienne de Vandenberg) ;


  • Un système de gestion, de commandement, de contrôle et de communication (Battle Management, Command, Control and Communications, BMC3) destiné à fournir les informations aux intercepteurs, à partir d'un réseau intégré et de plusieurs émetteurs-récepteurs. Ces derniers sont en fait des antennes de 5,6 m de diamètre nommées In-Flight Interceptor Communications System (IFICS), capables de fonctionner sans personnel, et dont 14 exemplaires devraient être déployés en Alaska (aux 4 emplacements susmentionnés, mais également sur les îles de Shemya dans les Aléoutiennes et d'Eareckson), à Caribou dans le Maine, à Munising dans le Michigan et sur l'île d'Hawaii ;


  • Des radars de détection à bande X (X-Band Radar, XBR) destinés à localiser, suivre et identifier les missiles balistiques à une distance allant jusqu'à 4000 km, et capables d'évaluer l'effet des intercepteurs. Fournissant leurs informations au système BMC3, les radars XBR possèdent une antenne de 12,5 m de diamètre et nécessitent 30 à 60 personnes pour fonctionner pleinement. Au moins 9 exemplaires sont prévus pour être installés en Alaska (Clear) et dans les Aléoutiennes (Shemya), au Groenland (Thulé), au Dakota du Nord (Grand Forks), en Californie (Beale), au Massachusetts (Cape Cod), mais également en Grande-Bretagne (Flyingdales), en Corée du Sud et sur l'île d'Hawaii. Toutefois, le Pentagone a ordonné en août 2002 la construction d'un radar XBR sur une plate-forme flottante probablement déployée au large de l'Alaska ;


  • Des radars d'alerte avancée améliorés (Upgraded Early Warning Radar, UEWR) destinés à détecter et à suivre des missiles balistiques tirés sur les Etats-Unis afin de permettre le déclenchement et la concentration des radars XBR. Ces systèmes sont en fait principalement des mises à jour de radars existants, qui comprennent deux faces opposées d'une largeur de 31 m chacune. Cinq d'entre eux devraient être opérationnels à moyen terme: en Alaska (Clear), au Groenland (Thulé), en Californie (Beale), dans le Massachusetts (Cape Cod) ainsi qu'en Grande-Bretagne, également sur la base aérienne de la RAF à Flyingdales ;


  • Des satellites de surveillance infrarouge (Space Based Infrared System, SBIRS) destinés à détecter les tirs de missiles balistiques, et qui vont remplacer les satellites DSP (Defense Support Program) actuels. Deux versions de satellites vont en fait être déployés: 6 modèles "High" dans un premier temps, dont 4 en orbite géostationnaire et 2 en orbite elliptique, afin de surveiller en permanence la planète, et un nombre encore indéterminé de modèles "Low" en orbite basse, capables de fournir une vue rapprochée des missiles suivis et des leurres éventuels. Toutefois, les deux programmes ont subi des surcoûts et des retards notables, de sorte que leur avenir n'est pas encore entièrement assuré.

Mais la protection du territoire américain ne peut suffire à une puissance globale comme les Etats-Unis, et la défense antimissile des théâtres d'opérations où sont engagées des troupes US ou alliées est également concernée par la décision du 17 décembre. Celle-ci prévoit en effet, outre l'installation entre 2004 et 2005 de 16 intercepteurs basés à Fort Greely en Alaska et de 4 autres à Vandenberg en Californie, la mise en place de systèmes terrestres et maritimes contre des missiles balistiques à courte et moyenne portée – en l'occurrence le dernier développement du missile antimissile Patriot, dont les qualités surtout médiatiques ont été prouvées durant la Guerre du Golfe, et les missiles les plus récents équipant les systèmes de défense intégrés Aegis des croiseurs et destroyers lance-missiles américains.

En dépit de sa désignation, le Patriot Advanced Capability-3 n'est pas une mise à jour du missile existant, mais une nouvelle conception découlant directement d'un programme lancé avec la Strategic Defense Initiative: le missile à carburant solide ERINT, pour Extended Range Interceptor. Il s'agit donc d'un lanceur conçu dès le départ comme une arme antimissile, plus petit et plus agile que les missiles Patriot PAC-2. De même, le système Aegis de la Navy repose sur le Standard Missile-2 Block IVA qui est capable d'intercepter des missiles aussi bien que des avions ou des navires. Le principal avantage de ces systèmes est de fournir rapidement une protection considérable sur tout un théâtre d'opérations, quelle que soit sa répartition entre terre et mer. A plus long terme, ce dispositif sera d'ailleurs complété par des émetteurs lasers de forte puissance embarqués sur des plate-formes terrestres ou aériennes.


Une défense dissuasive

Quels seront les effets stratégiques de la décision américaine? Va-t-elle vraiment "relancer" cette course aux armements qui n'a en fait jamais cessé, et à laquelle participent des concurrents sans cesse plus nombreux? L'objectif fixé en termes de capacités défensives est clair: le programme NMD et les systèmes opératifs visent à défaire des menaces inférieures à celles que pourraient constituer l'arsenal atomique russe et chinois, ou même français et anglais. C'est l'absence de toute parade face à des missiles isolés tirés par des Etats "voyous" ou des groupes non étatiques qui explique l'orientation choisie par l'administration Bush Jr. Le chantage nucléaire exercé actuellement par la Corée du Nord et le dilemme que soulèvent les incertitudes sur son intention réelle de frapper les alliés des USA ne peuvent se multiplier sans rendre hautement probable l'engagement effectif d'armes atomiques.

Pourtant, les percées technologiques réalisées depuis des années ou encore à venir en raison des recherches exigées par les systèmes antimissiles vont certainement fournir à Washington la capacité d'étendre son bouclier vers la fin de la prochaine décennie. Dès que les éléments-clefs seront opérationnels, décider d'augmenter le nombre de missiles intercepteurs ne sera qu'une affaire de quelques mois, et les Etats-Unis pourraient être en mesure de détruire en vol plusieurs centaines de missiles balistiques. Bien entendu, la fiabilité du NMD ne sera jamais totale, mais une efficacité même partielle aura des effets certains sur l'équilibre des armements. Avec ses 800-1000 ogives nucléaires et ses 200-300 missiles intercontinentaux en 2012, la Russie est touchée par le NMD ; la Chine, avec 75-100 missiles intercontinentaux et environ 400 ogives à l'horizon 2015, doit se sentir encore davantage concernée.

Projet de laser en orbite US

Il serait néanmoins erroné d'en conclure que ces 2 nations seront tentées d'accumuler les vecteurs et les ogives plus vite que les USA ne produiront leurs intercepteurs. A long terme, les projets de lasers terrestres, aériens et spatiaux développés activement aux Etats-Unis pourraient rendre insignifiant le seul aspect quantitatif. L'obsolescence des missiles balistiques, dont le statut opérationnel remonte tout de même à 1944, est fortement probable à partir de 2020 – du moins pour ceux qui visent le continent américain – et dans la décennie suivante pour le reste du monde occidental. Ce qui ne signifie pas pour autant l'abandon de l'arme nucléaire, mais bien la diversification de ses vecteurs. Et c'est ici que le sens du bouclier antimissile américain se révèle plus clairement.


«... La décision de déployer le programme NMD est autant un défi technologique qu'une initiative stratégique à long terme. »


Techniquement défensif, le programme NMD constitue en effet un outil stratégique offensif : en diminuant la portée des représailles nucléaires adverses ou en menaçant de les supprimer totalement, le bouclier antimissile réduit également les risques liés à l'engagement d'armes nucléaires américaines et les pressions destinées à l'empêcher. Pour Washington, cela signifie dès lors le retour à une position plus dominante au niveau planétaire, et le renouvellement complet d'une dissuasion fondée par une doctrine de frappe préemptive face à toute menace nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. Les programmes d'armes de destruction massive et de missiles balistiques en cours dans des Etats instables ou totalitaires comme la Corée du Nord, le Pakistan, la Libye, la Syrie, l'Iran et bien entendu l'Irak en seront durablement affectés.

En parallèle, la capacité antimissile donnera à la Maison-Blanche un puissant levier de persuasion, en lui permettant de fournir à ses alliés une protection stratégique et opérative qu'ils n'auront peut-être pas les moyens – ou la volonté, s'agissant de l'Europe – de développer eux-mêmes. La collaboration étroite entre les Etats-Unis et Israël dans le domaine des missiles intercepteurs et des lasers antimissiles – les programmes Arrow et THEL, pour Tactical High Energy Laser – a par exemple permis de faire pression à de nombreuses occasions sur l'Etat hébreu. La dépendance militaire à l'égard du géant américain, quel que soit le ressentiment parfois infantile que génère sa puissance, contribuera à maintenir les alliances existantes et à en créer de nouvelles.

Toutefois, le risque que constitue le déploiement d'une ligne Maginot antimissile ruineuse n'est pas à sous-estimer. D'une part, le coût du programme NMD est évalué à 60 milliards de dollars, soit moins d'un sixième du budget annuel du Pentagone, mais les surcoûts chroniques affectant l'industrie militaire américaine pourraient multiplier ce montant et imposer des coupes dans d'autres programmes. D'autre part, l'impact concret du NMD en matière de protection va rendre inéluctable la multiplication de modes opératoires et de vecteurs asymétriques. Si prétendre que les attentats du 11 septembre ont montré l'inutilité du bouclier antimissile est une folie, croire que ce dernier puisse fournir autre chose qu'une protection limitée serait plus fou encore.

En définitive, la décision de déployer le programme NMD est autant un défi technologique qu'une initiative stratégique à long terme. Elle promet de contribuer largement au statut de superpuissance détenu par les Etats-Unis et de diminuer la menace des missiles balistiques, quelle que soit leur provenance, tout en constituant une réponse concrète aux risques de notre époque. Force est de constater que les USA sont les seuls ou presque à admettre l'existence de ceux-ci.




Cap Ludovic Monnerat    







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