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L'Occident démocratique affronte aujourd'hui un nouvel âge de la tyrannie

4 janvier 2003

Robert Mugabe, président du ZimbabweD

urant tout le siècle dernier, l'alternative totalitarisme ou démocratie a limité la réflexion sur les régimes politiques. Or le monde auquel nous sommes désormais confrontés ne comprend pas une telle division, mais une variation considérable de régimes plus ou moins tyranniques que l'Occident affronte.

Dans son discours sur l'Etat de l'Union en janvier 2001, le Président Bush a décrit l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord sous la forme d'un "axe du mal" et exprimé sa détermination à contrer toute menace qu'ils pourraient poser aux Etats-Unis. Cette phrase, évidemment conçue pour faire écho à "l'empire du mal" dénoncé par Ronald Reagan 20 ans plus tôt, a été fraîchement reçue au pays comme à l'étranger, et le Président ne l'a plus guère soulignée depuis lors. Mais il ne serait pas sage de l'oublier : même si l'excès rhétorique peut être compréhensible à la lumière des attaques terroristes de l'automne 2001, la formulation creuse du Président trahit une désorientation stratégique qui mérite d'être examinée.


«... Au niveau conceptuel et rhétorique, la confrontation avec le totalitarisme oriente toujours nos réflexions. »


Cette désorientation affecte aujourd'hui tous les gouvernements occidentaux, et pas seulement les Etats-Unis. Elle provient du fait que le langage politique décrivant l'environnement international reste enraciné dans les expériences propres au XXe siècle. La naissance de l'Axe fasciste, sa défaite due en partie à la mobilisation et à la résolution des démocraties, la déferlante après la guerre de l'empire soviétique, les goulags et les camps de concentration, les génocides, l'espionnage, la course aux armes nucléaires – voilà les phénomènes politiques qui symbolisent le siècle dernier. Nous savons pourtant que cela ne représente pas toute l'histoire, que d'autres développements – comme la décolonisation, l'intégration des marchés mondiaux, le choc technologique de la digitalisation – sont aussi révolutionnaires. Au niveau conceptuel et rhétorique, toutefois, la confrontation avec le totalitarisme oriente toujours nos réflexions.


Origine antique du vocabulaire

Le terme "totalitarisme" a été pour la première fois popularisé par Benito Mussolini en Italie, dans les années 20, par des références dans ses discours à "lo stato totalitario" et "la nostra feroce voluntà totalitaria". Le mot s'est largement répandu après la victoire alliée et au lever de la guerre froide, et a été utilisé pour décrire aussi bien le fascisme que le communisme, et pour les distinguer de formes plus anciennes de tyrannie. Hannah Arendt était la plus importante intellectuelle à maintenir que fascisme et communisme avaient donné naissance à des régimes politiques authentiquement nouveaux, pour lesquels de nouveaux concepts et standards étaient nécessaires. Historiens et politologues ont depuis débattu du concept, de même que de termes connexes comme l'autoritarisme, la dictature, l'absolutisme, l'autocratie, le prétorianisme, le sultanisme, le patrimonialisme et d'autres plus obscurs encore. Mais le concept de totalitarisme reste fermement ancré dans l'esprit du public.

Ambassadeur nord-coréen en Chine, sous les portaits de Kim Il-Sung et Kim Jong-Il

Quelle que soit l'exactitude avec lequel ce concept décrit le fascisme et le communisme, les phénomènes auxquels il s'était référé n'ont pas disparu. Une version fantomatique et émaciée existe toujours en Corée du Nord, et l'on peut discuter jusqu'à quel point le terme s'applique à, disons, la Chine et Cuba ; mais les principales institutions du régime totalitaire – pouvoir charismatique, idéologie mobilisatrice et surveillance permanente – se sont ailleurs effondrées, laissant à leur suite une carte bariolée de régimes tyranniques brimant leur population et menaçant leurs voisins de manières fort différentes.

Mais comment pouvons-nous nommer de telles nations ? De nouveaux termes comme "Etats voyous", "Etats échoués" et "démocraties antilibérales" soulignent le problème de la nomenclature, mais ne contribuent guère à le résoudre ; ils ne nous aident pas non plus à établir des distinctions morales et stratégiques parmi ces Etats. De sorte que notre situation est extrêmement paradoxale : plus l'Occident a pris conscience des maux propres au totalitarisme du XXe siècle, moins il parvient à comprendre la phénomène de la tyrannie dans le XXIe.


«... Plus l'Occident a pris conscience des maux propres au totalitarisme du XXe siècle, moins il parvient à comprendre la phénomène de la tyrannie dans le XXIe. »


Le mot tyrannos de la Grèce ancienne était à l'origine neutre et interchangeable avec monarchos, et signifiait simplement celui qui règne seul. A partir du Ve siècle, cependant, une distinction a surgi entre un roi qui règne avec le consentement des gouvernés par des lois et des institutions (basileus) et un tyran que ne le fait pas. Ces deux arrangements politiques, la royauté et la tyrannie, étaient distingués du despotisme (despoteia) par lequel les Grecs désignaient les régimes non grecs qu'ils considéraient comme non politiques et sous une sorte de règne domestique.

Dans les écrits de Platon et de Xénophon, nous découvrons un Socrate qui a le premier longuement étudié la nature de la tyrannie politique, qu'il associe au désordre spirituel affectant de manière similaire la hiérarchie naturelle de l'âme et du gouvernement. La tyrannie, dans cette perspective, est la forme de gouvernement la plus corrompue, car elle sert uniquement les désirs basiques du souverain en ignorant les conseils des sages. Aristote a considérablement affiné cette analyse en montrant qu'un règne tyrannique n'est pas limité aux rois et aux princes maléfiques, mais que des formes extrêmes d'oligarchie et même de démocratie peuvent être considérées comme tyranniques si elles sont sans loi, arbitraires et opposées à l'intérêt du public. Comprise ainsi, la tyrannie est une classe générale de régimes extrêmement mauvais qui interdisent les bienfaits de la vie politique.

Durant le Moyen-Age, cette compréhension plus globale des différents types de tyrannie a été perdue, pour la simple raison que la monarchie était devenue la seule forme de gouvernement connue des Européens, et qu'ainsi le terme "tyran" se référait à nouveau étroitement à un roi injuste (rex iniustus). Les penseurs scolastiques développèrent une vaste littérature philosophique et théologique liée à ce problème, qui concernait les vertus du prince chrétien idéal, le déroulement de son éducation, ainsi que le temps et les circonstances justifiant le tyrannicide. Les concepts et les termes de cette littérature étaient enracinés dans la tradition chrétienne et furent plus tard utilisés contre l'Eglise, ou du moins contre les papes, pendant la Réforme.

Lorsque la pensée politique moderne a commencé à se développer, le langage scolastique chrétien est devenu moins attractif et de nouveaux concepts et termes ont fait leur entrée dans le discours politique, comme les droits et la souveraineté. Mais le problème classique de la tyrannie est resté primordial pour tous les premiers penseurs modernes – et même pour des personnages comme Machiavel et Hobbes, qui ont joué avec le feu tyrannique. A l'époque des Lumières, la référence explicite à la tradition politique chrétienne n'avait pas cessé et la campagne contre la forme contemporaine de tyrannie, la monarchie absolue alliée au dogme du clergé, dut être menée différemment. En France, par exemple, on s'attaqua au despotisme, un terme qui ne se référait traditionnellement qu'aux régimes non-européens, mais qui permettait alors que critiquer les monarques français absolus tout en paraissant condamner les Turcs.


Autres propensions tyranniques

Malgré ces changements dans le langage conceptuel, il n'est toutefois pas exagéré de parler d'une tradition ininterrompue de théorie politique, s'étendant des Grecs anciens jusqu'aux Lumières, qui a pris le phénomène de la tyrannie comme point de départ politique, et l'établissement de barrières contre le règne tyrannique comme son objectif pratique. Cette tradition a cessé avec la Révolution française. Parce que l'effort principal de la pensée politique occidentale pendant presque un millénaire a porté sur la royauté tyrannique, peu d'attention a été vouée aux propensions tyranniques d'autres arrangements politiques, y compris la démocratie républicaine, qui n'était considérée que comme un simple antidote aux tares de la monarchie absolue. La Révolution a été l'événement de toute une époque aussi bien pour ses partisans que pour ses critiques, après lequel aucune revendication monarchique n'aurait cours et qui établirait pour le meilleur comme pour le pire un ordres des choses complètement nouveau.

Ils avaient raison, au moins à propos de l'Europe. Mais cela signifiait-il aussi que la tyrannie appartenait au passé ? La Terreur et Napoléon ont donné à des penseurs clairvoyants comme Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville la prémonition dérangeante que de nouvelles formes de tyrannie politique, n'ayant que peu à voir avec le despotisme monarchique, se développeraient à l'âge démocratique. A la fin, cependant, ce sont des penseurs comme Hegel en Allemagne et Auguste Comte en France qui donnèrent le ton sur le Continent en offrant un point de vue historique plus noble sur cet âge, pour lequel le problème de la tyrannie semblait disparaître. Hegel et Comte se sont exprimés dans des langages conceptuels différents, mais leur vision était identique : la Terreur et Napoléon étaient de simples détours sur la voie menant de la monarchie absolue à ces Etats rationnels, bureaucratiques et industriels que toutes les nations européennes étaient appelées à devenir. Cette destinée ne laissait aucune place à la tyrannie politique dans son acception traditionnelle.

Le président du Vénézuela, Hugo Chavez

Le concept de tyrannie n'a pas disparu au XIXe siècle, mais a simplement migré de la politique à la culture : l'optimisme politique et le pessimisme culturel allèrent main dans la main. Tocqueville a donné le ton lorsqu'il évoqua le "despotisme doux" de l'opinion publique et la "tyrannie de la majorité" que les formes modernes de démocratie rendirent possible. Pour John Stuart Mill, la vraie menace pour la liberté humaine ne provenait plus de rois mauvais ou d'institutions corrompues, mais de "la tyrannie des opinions et sentiments dominants" ; alors que pour Marx le capitalisme industriel exerçait sa tyrannie sur les classes laborieuses par le mécanisme subtil de l'idéologie bourgeoise, qui était plus efficace qu'une force politique pour maintenir le système moderne de production. Lorsque les grandeurs créateurs de systèmes intellectuels du XIXe siècle se plongèrent plus avant dans les ténèbres de l'expérience humaine, ils trouvèrent de la tyrannie partout – sauf à la surface de la vie politique.


«... Des penseurs clairvoyants ont eu la prémonition dérangeante que de nouvelles formes de tyrannie politique se développeraient à l'âge démocratique. »


Sigmund Freud et Max Weber furent les derniers représentants de cette tradition. Freud voulait aider les individus modernes à se défaire de la tyrannie d'un passé qui les asservissait inconsciemment. Weber voulait les réconcilier avec le fait de vivre dans la "cage de fer" d'un monde rationalisé et bureaucratique qui a été entièrement "désenchanté". Tous deux mourraient d'embarras pour expliquer la renaissance de la tyrannie politique au XXe siècle. Il est révélateur de constater que dans les 2 volumes épais et posthumes de Weber, "Economie et Société", on ne trouve que 2 pages consacrées au problème du tyran, et elles le traitent exclusivement comme une forme ancienne de "règne illégitime."

En considérant l'Europe du XIXe siècle, il est difficile d'éviter l'impression que les progrès de si nombreux domaines de recherche sont allés de pair avec l'atrophie de l'un des plus importants, la science politique. Une œuvre comme L'Esprit des Lois de Montesquieu – dont l'analyse de différents régimes politiques en rapport avec les coutumes nationales a formé la pensée politique pour tout le XVIIIe siècle – était impensable au XIXe. Montesquieu n'était pas inconscient de la dimension psychologique de la tyrannie, comme l'ont montré ses "Lettres Persanes" ; mais il était convaincu que les maux psychologiques avaient une source politique, et pas culturelle. Aucune conviction analogue n'est apparue au XIXe siècle. Sous l'influence de Hegel et de Comte, l'Europe a donné naissance à de nouvelles philosophies historiques, légales et religieuses, ainsi qu'aux "sciences sociales" que sont la sociologie, la psychologie et l'économie. Mais il n'y avait aucune science politique dévouée exclusivement au problème de la forme politique et de son abus, parce que ce problème à l'origine de cette science semblait destiné à disparaître.


La rhétorique totalitaire

Tel est l'arrière-plan psychologique dans lequel s'est inscrit après la Seconde guerre mondiale le débat sur le totalitarisme. Le degré de nouveauté caractérisant les régimes communistes et fascistes, les caractéristiques qu'ils partageaient et leurs distinctions analytiques et morales – ces questions historiques sont toujours d'actualité. Mais nous devons nous rappeler que l'essentiel du choc ressenti en Europe à l'émergence de ces régimes provenait du fait que la réflexion sérieuse sur la tyrannie politique avait cessé depuis un siècle et demi. Le continent ruisselait de pessimisme culturel avant comme après la Première guerre mondiale, mais il n'est apparu à personne que la catastrophe à venir prendrait une forme politique distincte. Lorsqu'elle le fit avec tant de destructions, à l'aide des technologies et des idées modernes, la tentation fut grande de voir le communisme et le fascisme comme des phénomènes entièrement nouveaux – au lieu d'en appeler à la longue tradition européenne consistant à comprendre la tyrannie et à s'en prémunir.

Si le communisme avait été défait en même temps que le fascisme, il est probable que le terme "totalitarisme" aurait été oublié ou serait resté un concept strictement historique. Mais à l'aune de la guerre froide d'attrition contre le communisme soviétique, et du fait que l'URSS était en effet une tyrannie extrême, le terme semblait approprié et utile, au niveau rhétorique du moins. Ses limitations, toutefois, se firent bientôt sentir lorsqu'il s'appliquait aux développements politiques en-dehors du bloc soviétique. Alors que de larges tranches de l'Afrique et de l'Asie étaient rapidement décolonisées après la guerre, des nations autour du monde se trouvèrent elles-mêmes impliquées dans une lutte pour le pouvoir menée dans des termes – démocratie et totalitarisme – étrangers à leur expérience.

L'ancien président serbe Slobodan Milosevic

Les architectes de la politique étrangère occidentale durant la guerre froide se trouvèrent piégés par la rhétorique du totalitarisme, mais leurs critiques n'en étaient pas moins prisonniers. Il devint facile pour eux d'argumenter que, puisque la plupart des régimes du tiers-monde et des mouvements révolutionnaires opposés à l'ouest n'était pas strictement totalitaires, la guerre froide n'était rien d'autre qu'une couverture cynique pour l'expansion économique et militaire de l'Occident. Ce que de tels critiques ne parvinrent à voir, ou ne s'autorisèrent pas à le faire, c'est que de tels régimes et mouvements n'en étaient pas moins tyranniques, souvent dans le sens classique, et qu'ils ne promettaient à leur peuple rien d'autre que la misère.


«... Très peu d'Européens furent capables d'expliquer que si Milosevic n'était pas Hitler, il était un tyran dangereux qui devait être combattu. »


Voilà le paradoxe du discours politique occidental depuis la Deuxième guerre mondiale : plus nous sommes devenus sensibles aux horreurs entraînées par les tyrannies totalitaires, moins nous avons porté attention à la tyrannie dans ses formes plus modérées. Prenez, par exemple, le débat torturé en Europe sur la réponse à la récente guerre dans les Balkans. Aujourd'hui, les Européens sont toujours enfermés dans la rhétorique de l'antifascisme, comprise prioritairement comme une résistance à toutes les formes de militarisme et de racisme. Le problème dans le cas des Balkans est que ces deux éléments de l'antifascisme pointaient dans des directions opposées : l'antifascisme pouvait justifier l'intervention, parce que les Serbes commettaient un génocide, mais également la neutralité, parce que les armées ne devraient pas être mobilisées à l'exception d'une attaque directe. Très peu d'Européens furent capables d'expliquer que si Milosevic n'était pas Hitler, il était un tyran dangereux qui devait être combattu avec des moyens proportionnels à la menace qu'il posait. Les dirigeants américains sont aujourd'hui dans un cas similaire face à l'Irak de Saddam Hussein.

Tôt ou tard, le langage de l'anti-totalitarisme devra être abandonné et le problème classique de la tyrannie revisité. Cela ne signifie pas que les concepts anciens peuvent être importés tels quels – même s'il est frappant de voir combien de régimes montrent aujourd'hui des pathologies familières aux penseurs politiques de l'Antiquité jusqu'aux Lumières : assassinats politiques, torture, démagogie, états d'urgence injustifiés, corruption ou encore népotisme. Le roman réaliste récent de Mario Vargas Llosa sur les années Trujillo en République dominicaine, "La Fête au Bouc", se lit comme une copie de Suétone ; le démagogue démocratique Hugo Chavez au Vénézuela, récemment démis par un putsch oligarchique puis revenu au pouvoir par un contre-putsch militaire et populaire, pourrait être le sujet d'un nouveau chapitre des "Vies" de Plutarque.

Bien des choses ont néanmoins changé, et pas simplement parce que nous connaissons de nouvelles formes de technologie, de puissance économique ou d'idéologie. La plus importante différence entre notre situation et celle des anciens critiques de la tyrannie est que nous avons besoin de concepts politiques s'appliquant universellement autour du globe. L'analyse grecque de la tyrannie était limité aux régions où l'on parlait grec, et les "barbares" étaient censés vivre dans un limbe indifférencié de despotisme. Les penseurs politiques médiévaux et prémodernes en Occident se focalisaient sur la perversion de la monarchie européenne, et parfois des républiques, mais n'avaient aucune propension à développer des catégories politiques qui s'appliqueraient également aux "sauvages" et aux "infidèles".

Le racisme jouait un grand rôle dans ce processus, mais aussi l'ignorance et le fait que, si l'existence d'autres peuples posait des énigmes anthropologiques, elle ne posait pas défi politique à l'Europe jusqu'à l'âge du colonialisme moderne. Ce dernier porta les problèmes de la politique occidentale jusqu'aux recoins les plus éloignés du globe, avant de les ramener à domicile par un reflux comprenant les guerres coloniales, l'immigration, de même que l'intégration économique et militaire. Les Grecs et les Européens médiévaux pouvaient se permettre d'être indifférents au problème intellectuel de la tyrannie au-delà de leurs contrées d'origine ; les gouvernements occidentaux contemporains, et notamment les Etats-Unis, ne le peuvent pas.


Une impasse intellectuelle

Mais où donc commencer ? La politologie académique, qui considérait jadis la catégorisation et l'étude des différents régimes comme l'une de ses tâches principales, ne le fait plus. Intimidés par la variété des types et leur transformation rapide, et peut-être inquiets d'apparaître sentencieux ou racistes, les politologues se sont aujourd'hui limités à des "modèles" formels ou des études statistiques des "processus" fantomatiques de la démocratisation et de la modernisation économique. La tyrannie en tant que telle n'est simplement pas un sujet de débat ou un terme analytique reconnu.

Elle en est un pour le mouvement des droits de l'homme, et si l'on consulte les publications d'Amnesty International ou de Freedom House, par exemple, on trouvera une documentation utile concernant le bilan des droits de l'homme dans chaque tyrannie existante. Mais ces organisations ne sont pas intéressées par l'étude de la tyrannie moderne, elles s'investissent dans la lutte contre certains abus particuliers comme la torture, l'arrestation arbitraire, l'étouffement de la dissidence ou encore la censure. Aussi noble que soit leur œuvre, elle ne nous permet pas vraiment de comprendre comment fonctionnent les différents types de tyrannie contemporaine ou de leur trouver des alternatives réalisables.

De sorte que nous sommes aujourd'hui dans l'impasse. Aussi loin que quelqu'un peut aujourd'hui se souvenir, le problème politique fondamental a été résumé, à tort ou à raison, par le slogan "totalitarisme ou démocratie" – une distinction considérée comme utile pour l'analyse politique et la rhétorique publique. Cette époque appartient définitivement au passé. Alors que la menace du totalitarisme décroît, nous trouvons dans son sillage bien peu de démocraties fonctionnelles, mais seulement un éventail de régimes mixtes et de tyrannies qui posent de nouveaux défis à notre compréhension et à notre politique. Du Zimbabwe à la Libye, de l'Algérie à l'Irak, des républiques d'Asie centrale à la Birmanie, du Pakistan au Vénézuela, nous découvrons des nations qui ne sont ni totalitaires, ni démocratiques, mais dans lesquelles la perspective de construire à court terme des démocraties durables est limitée ou inexistante.

L'Occident démocratique n'affronte pas aujourd'hui un "axe du mal", mais la géographie d'un nouvel âge de la tyrannie. Cela signifie que nous vivons dans un monde où nous serons contraints d'établir des distinctions stratégiques et rhétoriques parmi différentes espèces de tyrannie, et parmi différents types de régimes politiques qui peuvent ne pas être modernes ou démocratiques, mais qui constituent une amélioration certaine par rapport à la tyrannie. Pour l'heure, nous n'avons aucun géographe pour ce terrain nouveau. Il faudra apparemment plus d'une génération avant que deux siècles d'oubli de la tyrannie ne soient eux-mêmes oubliés.




Texte original: Mark Lilla, "The New Age of Tyranny", The New York Review of Books, 24.10.02    
Traduction et réécriture: Cap Ludovic Monnerat
    









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