Un blocage politique ampute le programme d’armement 2004 et met en péril le futur de l'armée

20 décembre 2004

Chars du génie et déminageL

e feuilleton des acquisitions militaires a connu un épisode marquant avec le refus du Conseil National d’investir dans la mobilité des troupes et le transport aérien. Cette intervention directe dans les planifications militaires souligne le dangereux blocage que connaît la classe politique du pays.

La semaine passée, le Conseil National a donc choisi de repousser l’avis de sa Commission de sécurité et retranché du programme d’armement 2004 à la fois les chars du génie et les petits avions de transport demandés par l’armée, alors que d’autres acquisitions un temps contestées ont fini par être acceptées. L’objet va certes repasser au Conseil des Etats, qui avait soutenu les avions et renoncé aux chars, lors de la prochaine session parlementaire. Le vote du National n’en représente pas moins un précédent dangereux pour l’aptitude de l’armée à remplir ses missions.


«... Si la seule chose que comprennent les parlementaires sur l'armée est le besoin de remplacer le principe du ravitaillement mobile par bidons, cela augure plutôt mal de la sécurité de ce pays. »


L’aspect le plus frappant des débats concernant ce programme reste cependant leur importance réduite, en raison de la polémique liée à l’affaire Hirschhorn et de l’intense lutte de perceptions occasionnée par la réduction du budget de Pro Helvetia. La défense et la sécurité du pays apparaissent désormais moins importantes que le sort de subventions fédérales versées à des artistes totalement déconnectés du grand public. Et cet intérêt limité pour les investissements de l’armée pêche en plus par des incohérences et des inconséquences qu’il s’agit d’analyser.



Aucune justification, aucune perspective

Ainsi, la décision de la Chambre basse n’a aucune justification militaire. Les 12 chars du génie et de déminage (129 millions de francs) sur châssis Leopard – au lieu de 25 selon la demande initiale – correspondent à une quantité minimale, suffisante pour autoriser l’instruction dans les écoles et la maîtrise du savoir-faire, mais pas pour équiper tous les bataillons de sapeurs de chars de l’armée. De plus, assurer la mobilité des formations militaires face à des obstacles divers, allant de la barricade au champ de mines en passant par les abattis ou les glissements de terrain, s’applique à tout le spectre d’engagement de l’armée, et non à la seule compétence de défense.

Il en va de même pour les 2 avions de transports Casa C-295 (109 millions de francs), qui donneraient à la Suisse une meilleure aptitude à la sauvegarde de ses intérêts à l’étranger, tels que l’évacuation de citoyens suisses gravement menacés ou la protection de bâtiments consulaires, et qui permettraient au pays de participer à la coopération européenne en matière de transport aérien militaire. D’ailleurs, si cet objet est définitivement exclu du programme d’armement 2004, le développement des engagements à l’étranger – encore confirmé par le Conseil fédéral en septembre dernier – fera que cette question se posera à nouveau.

L’Armée XXI compte 4 types distincts d’opérations : la sauvegarde des conditions d’existence, la sûreté sectorielle, la défense et le maintien de la paix. Les chars du génie et les avions de transport sont des acquisitions dont la planification a commencé durant les années 90, et des moyens d’appui applicables à tous les types d’opérations. Ils ne définissent pas une priorité dans les engagements : ils les facilitent. Maintenir la mobilité d’un bataillon de mêlée ou transporter des biens de ravitaillements à l’étranger peut se faire sans ces objets, mais plus difficilement et plus lentement. C’est donc la performance de l’armée que l’on affecte, et non son orientation.

De toute manière, cette décision de refuser ces chars et ces avions ne repose sur aucune perspective politique. Le Parlement ne pourra plus indéfiniment donner des missions à l’armée tout en lui refusant les moyens de les mener à bien, et appeler à grands cris une réforme militaire sans oser aborder de front les tabous qui aujourd’hui bloquent tout le système : le maintien de la neutralité, l’adhésion à l’Union Européenne ou encore l’adaptation de la sécurité intérieure. La voie de la « sécurité par la coopération » tracée par le Conseil fédéral n’est qu’une impasse si la coopération extérieure est refusée par la droite et la coopération intérieure refusée par la gauche.

Le problème semble actuellement insoluble : le pays a besoin au plus vite d’un nouveau rapport sur la politique de sécurité, soit d’une nouvelle stratégie pour faire face aux risques et dangers du monde de l’après 11 septembre, mais l’absence de consensus politique interdit la rédaction d’un tel document. Alors même que des défis tels que la montée de l’islamisme, le terrorisme d’ordre religieux, la subversion par l’information ou encore les fractures dues au communautarisme sont largement absents de notre politique de sécurité, celle-ci ne constitue en aucun cas une priorité. Et les investissements de l’armée ne sont que le prétexte à des joutes oratoires sur fond d’électoralisme.

Dans le programme d’armement 2004, seules les citernes de ravitaillement en carburant – à 11 millions de francs – n’auront en définitive pas été contestées. C’est aussi l’objet le moins innovateur du lot, même s’il s’intègre à merveille dans la gamme actuelle de containers. Et si la seule chose que comprennent les parlementaires sur l’armée est le besoin de remplacer le principe du ravitaillement mobile par bidons, cela augure plutôt mal de la sécurité de ce pays.



Lt col EMG Ludovic Monnerat  








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